Actes de cruauté : toute la vérité sur la corrida, l’exception qui confirme la règle

Par Virginie Sowinski, le lundi 27/07/2015 à 08h00

L’information a fait le tour de nombreux médias en juin 2015, à la grande satisfaction des organisations de protection animale : la corrida n’est plus répertoriée à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel français. Mais, est-ce vraiment une avancée pour les animaux ? Quels sont les tenants et les aboutissants de cette affaire ? Claire Starozinski, présidente de l’Alliance Anticorrida nous en livre les détails et nous aide à faire le point sur la corrida en France, entre droit et éthique.

Taureau blessé lors d'une corrida. © DPTaureau blessé lors d'une corrida. © DP


La corrida n’est plus répertoriée à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel français. Un changement qui résonne comme une vraie victoire.

Et pourtant...

La liste évoquée n’est en fait qu’un inventaire sans valeur juridique, comme le précise en 2011 le cabinet du ministre de la Culture de l’époque, Frédéric Mitterrand, dans un courrier adressé à l’Alliance Anticorrida. Cette inscription « ne constitue en rien une forme de reconnaissance de la part de l’État, ni de promotion ou de mise en valeur particulière ; en soi, elle ne constitue aucune forme de protection juridique et reste sans influence sur les législations ou réglementations éventuellement applicables aux activités recensées».

La sortie de cet inventaire n’a donc pas plus d’effet que son inscription.

De plus, la cour d’appel n’a jamais tranché en faveur des organisations demanderesses dans cette affaire, comme on aurait pu le penser : la fiche de la corrida a simplement et sans communication préalable été effacée de l’inventaire sur le site du ministère de la Culture. Cette mention étant inexistante, il n’y avait plus de raison de poursuivre l’action en justice. Une abrogation de la cour d’appel qui ressemble plus à un non-lieu qu’à une prise de position sur le sujet.

« Cela reste néanmoins une bonne chose, dans la mesure où les promoteurs des corridas faisaient de cet inventaire une utilisation fallacieuse et parlaient d’une véritable reconnaissance. Maintenant, ils ne peuvent plus la faire valoir, même s’ils viennent de former un pourvoi devant la Cour de cassation. Le point positif c’est qu’avec le débat qu’un simple classement à inventaire a pu susciter, la France ne demandera jamais à ce que la corrida soit inscrite au patrimoine de l’Unesco », nous confie Claire Starozinski, présidente de l’Alliance Anticorrida.


Acte de cruauté envers les animaux : tolérer l’interdit

La corrida, c’est une arène où un homme et un taureau se font face, le torero étant assisté par un second à cheval, le picador. Lors de cette confrontation, le picador enfonce d’abord une lance dans le cou du taureau, jusqu’à trente centimètres de profondeur. Les ligaments de la nuque sont alors tranchés, forçant l’animal à baisser la tête. Six harpons de 7 cm, les banderilles, sont ensuite plantés dans la plaie. L’animal est enfin mis à mort, au mieux d’un coup d’épée, mais c’est très rare. Une épée plus courte et un poignard sont alors nécessaires pour porter les coups ultimes. Triste record détenu à ce jour : trente-quatre tentatives pour mettre fin à l’agonie de l’animal. La corrida représente également un danger pour les chevaux présents, qui se retrouvent parfois blessés, éventrés d’un coup de corne.



Sortie du taureau après son exécution. © Audrey Côma - Youtube.


Dans ces conditions, l’article 521-1 du Code pénal concernant les actes de cruauté envers les animaux* s’applique partout en France. Mais certains départements bénéficient d’un passe-droit, grâce à l’alinéa 7, sous prétexte de « tradition locale ininterrompue ». Cette dernière doit être ancienne, transmise de génération en génération dans un ensemble démographique déterminé par une culture commune. Une définition large qui permet une jurisprudence très flexible. « La jurisprudence est élastique, ce qui favorise la part subjective dans les décisions rendues par les magistrats, ces derniers exprimant souvent leurs propres convictions là où la loi ne permet pas de rendre un jugement objectif. Il faudrait tout bonnement faire sauter l’alinéa 7 qui autorise pour certains ce qui est pénalement réprimé partout ailleurs », poursuit Claire Starozinski.

Pour Geneviève Gaillard, députée des Deux-Sèvres et vétérinaire, cet alinéa n’a d’ailleurs pas lieu d’être, puisqu’il répond aux mêmes mécanismes que les faits justificatifs (légitime défense, ordre de la loi ou d’une autorité légitime, grande nécessité) sans pour autant en être un. **


L’espoir pour le taureau de corrida demeure peut-être encore dans l’évolution des mentalités, puisque de 2007 à aujourd’hui, les Français favorables à la suppression de la corrida seraient passés de 48 % à 73 %***. Une augmentation également constatée dans des bastions, comme Nîmes. « De moins en moins de personnes aiment la corrida. Le brassage des populations aidant, les Nîmois d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’il y a 20 ans. À l’époque, il était impensable d’être contre la corrida. Aujourd’hui, la tendance s’inverse. » conclut Claire Starozinski. Un penchant confirmé par la Gazette de Nîmes qui reproduisait récemment les propos d’un lecteur déplorant que « les Nîmois [aient] honte de la corrida ».

Avec l’alinéa 7, un dernier rempart résiste encore avant de pouvoir faire valoir pleinement les droits de l’animal. Les mentalités évoluent, les traditions évoluent et pour le moment, le combat continue.


© Alliance Anticorrida



*« Le fait, publiquement ou non, d'exercer des sévices graves, ou de nature sexuelle, ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende. »

** Réponse de la députée Genviève Gaillard au Conseil Constitutionnel. 21/09/2012 

*** Études Ifop.


Sources : Alliance Anticorrida/ Code pénal / L'Obs/ Décision cour d'appel/ Assemblée nationale

Avec l'aimable participation de Claire Starozinski.