Quand la captivité rend les orques malades

Par Virginie Sowinski, le mardi 08/01/2019 à 22h55

Dents usées, cassées ou encore forées, infections respiratoires, ulcères gastriques, etc. Et si la détention et le stress qui en résulte étaient la cause des maladies qui touchent les orques captifs, parfois jusqu’à entraîner leur mort ?

En captivité, les orques vivent de 30 à 40 ans en moyenne (mâles et femelles confondus), alors qu’en liberté, les mâles vivent environ 60 ans et les femelles 80 ans. Granny, ancienne matriarche d’un pod situé en Colombie britannique, a même vécu plus de 100 ans. La captivité semble diminuer l’espérance de vie des épaulards, mais quelle en serait l'origine ? La prévalence de certaines maladies chez les animaux captifs pourrait en partie l’expliquer.
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Dents cassées, usées, forées : les maladies parodontales chez l’orque

Une étude parue en 2017 (1) a fait le point sur les maladies parodontales que l’on rencontre chez les orques en captivité. En suivant pendant deux années 29 individus détenus dans plusieurs parcs des États-Unis et un parc espagnol (Îles Canaries), les scientifiques ont pu conclure que 63,3 % des dents examinées présentaient une usure pathologique à des degrés variables, 12,7 % des dents étaient fracturées, 2 % étaient manquantes, 20,3 % étaient au ras des gencives ou en dessous.

100 % des orques captives présenteraient des lésions dentaires. »

Tous les épaulards évalués souffraient de troubles dentaires, qu’ils soient jeunes ou vieux, détenus depuis longtemps ou non, mâle ou femelle, nés dans un parc ou issus de la nature, sans différence entre les établissements et les pays où ils se situent. Toutefois, plus l’orque avancerait en âge et plus les lésions s’aggraveraient.

Autre détail, 4 des 5 cétacés ayant les atteintes les plus graves en fonction de leur âge étaient nés en captivité.

Ce qui est étonnant, c’est que même les plus jeunes spécimens sont atteints. Ainsi, une petite femelle de presque 3 ans, née en captivité, avait déjà certaines dents usées et 25 % des dents de sa mâchoire inférieure avaient été forées. Pour la plus jeune orque du parc espagnol, âgée de 6 ans, c’est 37 % de ses dents qui étaient particulièrement usées et 42 % avaient été forées.


Mais à quoi correspond le forage ? Il s’agit d’une procédure de pulpotomie, une technique employée pour soigner les abcès dentaires et éviter les éventuelles infections. Lors de cette procédure, un trépan est utilisé pour percer la dent malade ou qui risque de l’être. Le pus est ensuite drainé, la pulpe de la dent est retirée et les aliments et débris sont nettoyés (2).

Néanmoins, creuser un trou dans une dent n’est pas sans conséquence : cela augmenterait la fragilité de l’émail et provoquerait écaillement et fractures. Par ailleurs, chez l'Homme, cette procédure est associée à une perte d'intégrité structurelle de la dent et à un risque accru de développer d’autres troubles dans le futur (3).


Image titleDents forées, fracturées, manquantes, usées jusqu'à la gencive et en dessous.
© Jett, J., Visser, I. N., Ventre, J., Waltz, J., & Loch, C. (2017). Tooth damage in captive orcas ( Orcinus orca ). Archives of Oral Biology, 84, 151–160.doi:10.1016/j.archoralbio.2017.09.031



Le mode d’alimentation en cause ?

Dans la nature, les orques chassent des proies vivantes. Leur mode d’alimentation leur permet d’entretenir leur dentition et les problèmes de dents sont très rares, même s’ils peuvent être observés chez les animaux qui consomment des aliments « abrasifs » (comme la peau des requins, proie privilégiée de certains groupes) (4).

Les orques des parcs sont nourries avec du poisson et du calamar morts, ainsi qu’avec de la gélatine, pour limiter la déshydratation chronique (5). Si ces aliments ne sont pas abrasifs, ils peuvent causer des infections si certains morceaux restent coincés dans les dents (6).

C’est pour diminuer ce risque que les soigneurs placent les aliments dans la région postérieure de la cavité buccale, afin que les orques avalent la nourriture en évitant au maximum le contact avec les dents (2, 7, 8).

Malgré ces précautions, les dents des orques captives présentent généralement une usure importante et d'autres pathologies dentaires telles que des fractures et des cavités pulpaires exposées aux infections.


Stress et comportements stéréotypés, les vrais responsables ?

L’attaque des congénères peut être une explication pour les fractures dentaires, mais elle n’explique pas l’ensemble des lésions décrites. Pour les chercheurs, les comportements stéréotypés seraient les premiers responsables de ces troubles. On entend par comportements stéréotypés, une activité répétitive liée à des conditions de vie médiocres, du stress, de la peur et un manque de stimulation physique et mentale (9).

Selon cette définition, 82 % des carnivores sauvages détenus en captivité présenteraient des comportements stéréotypés (9) et les problèmes de dents qui y seraient consécutifs seraient bien connus des soigneurs de zoo (10).

Or, ces stéréotypies orales ont été décrites chez l’orque (2, 5, 7) et même chez les jeunes sujets, qui imiteraient les comportements des orques adultes (11). Ce mimétisme et la possibilité que les agents pathogènes responsables de maladies parodontales puissent être transmis par le liquide amniotique pour toucher le fœtus et influencer son développement (12) sont des éléments qui pourraient expliquer la mauvaise condition de la dentition des orques captives les plus jeunes.

De plus, il existe une corrélation reconnue entre la propension d’un animal captif à adopter un comportement stéréotypé et la taille de son aire de répartition naturelle (13, 14). Compte tenu des centaines de kilomètres parcourues par jour par les épaulards et donc de leurs besoins naturels, les comportements stéréotypés et l’état dégradé des dents de ceux qui sont confinés dans de petits espaces ne sont pas surprenants.


Stress, mauvaise dentition, ulcère gastrique et infections respiratoires : tout est lié

On sait que chez le rat, les comportements stéréotypés oraux tels que mordre, ronger ou mâcher servent à supprimer le métabolisme de la dopamine activé par le stress et le facteur de libération de corticotropine (15). Le fait de mordre serait donc pour l’animal un moyen de diminuer son stress. Un constat établi également chez le cheval, dont le taux de cortisol (hormone du stress) diminue lors de morsure stéréotypée (16).


Une étude de 1990 (17) avait montré qu’une orque qui mordait la surface de son bassin avait eu plusieurs dents usées jusqu’à la gencive avec une pulpe exposée, infectée, voire morte selon les dents. L’animal avait alors été décrit comme léthargique et risquait l’infection systémique.

Le stress peut ainsi être à l’origine de lésions buccales et un trouble dentaire peut avoir des conséquences plus graves encore.

D’ailleurs, deux des orques citées dans l’étude publiée en 2017 (1) sont mortes des suites d’infections respiratoires bactériennes. Ces maladies respiratoires, comme la pneumonie, sont responsables d’un grand nombre de décès chez les orques en captivité. Or, chez les humains, une mauvaise dentition est associée à des maladies respiratoires telles que la pneumonie bactérienne (18), mais aussi à d'autres troubles systémiques comme des affections cardiovasculaires (19), des troubles de la fertilité (12), etc. 

Le stress peut quant à lui aussi entraîner des ulcères gastriques et autres maladies gastro-intestinales, qui ont déjà causé la mort d'orques en captivité. De nombreux individus sont d'ailleurs médicamentés pour ces pathologies (20).


Toutes les orques maintenues en captivité souffrent d’affections dentaires. Elles sont causées par des comportements stéréotypés, eux-mêmes engendrés par des conditions de vie stressantes et peu stimulantes, inadaptées pour l’épaulard. De plus, d’autres maladies graves peuvent en découler et causer la mort de l’animal.  



Sources et références : 

  • (1) Jett, J., Visser, I. N., Ventre, J., Waltz, J., & Loch, C. (2017). Tooth damage in captive orcas ( Orcinus orca ). Archives of Oral Biology, 84, 151–160.doi:10.1016/j.archoralbio.2017.09.031
  • (2) Jett, J., & Ventre, J. M. (2015). Captive killer whale (Orcinus orca) survival. Marine Mammal Science, 31(4), 1362–1377
  • (3) Reeh, E. S., Messer, H. H., & Douglas, W. H. (1989). Reduction in tooth stiffness as a result of endodontic and restorative procedures. Journal of Endodontics, 15, 512–516
  • (4) Ford, J. K. B., Ellis, G. M., Matkin, C. O., Wetklo, M. H., Barrett-Lennard, L. G., & Withler, R. E. (2011). Shark predation and tooth wear in a population of northeastern Pacific killer whales. Aquatic Biology, 11(3), 213–224.
  • (5) Visser, I. N., & Lisker, R. B. (2016). Ongoing concerns regarding the SeaWorld orca held at Loro Parque, Tenerife, Spain. Free Morgan Foundation [p. 67].
  • (6) Dahlheim, M. E., & Heyning, J. E. (1999). Killer whale orcinus orca (Linnaeus, 1758). In S. H. Ridgway, & R. J. Harrison (Eds.). Handbook of marine mammals (pp. 281–322). London: Academic Press.
  • (7) Jett, J., & Ventre, J. M. (2012). Orca (Orcinus orca) captivity and vulnerability to mosquito-transmitted viruses. Journal of Marine Animals and Their Ecology, 5(2), 9–16.
  • (8) Visser, I. N. (2012). Report on the physical & behavioural status of Morgan, the wild-born Orca held in captivity, at Loro Parque, Tenerife, Spain V1.2, Free Morgan Foundation [p. 35].
  • (9) Mason, G. J., & Latham, N. R. (2004). Can’t stop, won’t stop: Is stereotypy a reliable animal welfare indicator? Animal Welfare, 13, S57–69.
  • (10) Glatt, S. E., Francl, K., & Scheels, J. L. (2008). A survey of current dental problems and treatments of zoo animals. International Zoo Yearbook, 42, 206–213.
  • (11) Tayler, C. K., & Saayman, G. S. (1973). Imitative behaviour by Indian Ocean bottlenose dolphins (Tursiops aduncus) in captivity. Behaviour, 44(3), 286–298.
  • (12) Madianos, P. N., Bobetsis, Y. A., & Offenbacher, S. (2013). Adverse pregnancy outcomes (APOs) and periodontal disease: Pathogenic mechanisms. Journal of Clinical Periodontol, 40(Suppl. (14)), S170–S180.
  • (13) Clubb, R., & Mason, G. J. (2003). Animal welfare: Captivity effects on wide-ranging carnivores. Nature, 425, 473–474.
  • (14) Clubb, R., & Mason, G. J. (2007). Natural behavioural biology as a risk factor in carnivore welfare: How analysing species differences could help zoos improve enclosures. Applied Animal Behaviour Science, 102, 303–328.
  • (15) Hori, N., Yuyama, N., & Tamura, K. (2004). Biting suppresses stress-induced expression of corticotropin-releasing factor (CRF) in the rat hypothalamus. Journal of Dental Research, 83(2), 124–128.
  • (16) Briefer Freymond, S., Bardou, D., Briefer, E. F., Bruckmaier, R., Frouche, N., Fleury, J., et al. (2015). The physiological consequences of crib-biting in horses in response to an ACTH challenge test. Physiology & Behavior, 151, 121–128.
  • (17) Graham, M. S., & Dow, P. R. (1990). Dental care for a captive killer whale, Orcinus orca. Zoo Biology, 9(4), 325–330.
  • (18) Bansal, M., Khatri, M., & Taneja, V. (2013). Potential role of periodontal infection in respiratory diseases-a review. Journal of Medicine and Life, 6(3), 244–248
  • (19) Tonetti, M. S., & Van Dyke, T. E. (2013). Periodontitis and atherosclerotic cardiovascular disease: Consensus report of the Joint EFT/AAP Workshop on Periodontitis and Systemic Diseases. Journal of Clinical Periodontology, 40(14), 24–29.
  • (20) Hargrove, J., & Chua-Eoan, H. (2015). Beneath the Surface: Killer whales, Seaworld, and the truth beyond. Blackfish, New York: St Martin's Press Pp272.

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