Les orques seraient-elles plus intelligentes que nous ?

Par Virginie Sowinski, le dimanche 04/11/2018 à 08h00

De nombreuses études se penchent sur l’intelligence de l’orque. Structure cérébrale étonnante et complexité du langage : les capacités cognitives de ce mammifère marin ne sont plus à prouver, mais peuvent encore vous impressionner.


Comment estimer l’intelligence d’un animal ? La taille du cortex cérébral est un des paramètres sur lesquels les chercheurs se basent pour répondre à cette question. Or, l’orque possède certainement le cerveau le plus volumineux de tous les mammifères (1, 2), notamment pour répondre à un besoin conséquent du traitement de l’information et à la gestion des interactions sociales complexes (3, 4).

Cependant, d’autres scientifiques ont préféré utiliser une donnée différente pour évaluer l’intelligence : la quantité de neurones et de matière grise.

Il se trouve que l’épaulard possède le cerveau dont le cortex est le plus volumineux (81,51 % du volume total) et sa quantité de matière grise (constituée de neurones) est supérieure à celle de l’Homme (5). Elle représente ainsi 59,19 % de son cerveau, alors que chez l’Homme, elle n’atteint que 55,38 %. (6) On peut donc supposer sur ces éléments que la capacité de traitement de l’information serait plus efficiente chez l’orque que chez l’Homme. La science avait d’ailleurs déjà révélé que la baleine pilote, autre espèce de mammifère marin, possédait deux fois plus de neurones et une quantité de cellules gliales (qui produisent la myéline et assurent soutien des neurones) plus importante que l’humain (7).

Par contre, la quantité de substance blanche en lien avec la masse totale du cerveau est moindre par rapport à l’être humain. Pour les chercheurs Dimitri Chklovskii et Qwan Wen, cela pourrait s’expliquer par « des connexions locales plus élevées qui minimiseraient les délais de conduction et augmenteraient la puissance de calcul » chez les delphinidés (8).


Les études menées sur l’anatomie du cerveau de l’orque sont étonnantes : sa structure et la quantité de neurones et de matière grise, supérieure à celle de l’humain, suggèrent une remarquable intelligence. 

Image title

Comme nous, les orques parlent des dialectes différents

« Il ne leur manque plus que la parole », pourrait-on se dire. En fait, ils l’ont déjà et ils nous ressemblent sur bien des points.

On pourrait penser que les cris poussés par les orques sont instinctifs et transmis génétiquement. Il n’en est rien. Comme nous, les orques apprennent le dialecte parlé par leur famille. Ainsi, pendant les deux premières semaines suivant une naissance, les mères émettent un son particulier, correspondant à la signature vocale familiale (9) afin que le petit l’apprenne. Plus intéressant, les orques sont capables d’émettre des signatures vocales à la fois convergentes et divergentes, c’est-à-dire qu’elles produisent une signature vocale correspondant au groupe, au « nous » de leur famille, et également une signature individuelle, un « je ». (10) Les mères apprennent donc à leurs petits, dès leur naissance, qui ils sont en tant qu’individu et en tant que membre du groupe.


En d’autres termes, l’orque est consciente d’être un individu au milieu d’un groupe social défini, elle signe ce qui s’apparente à son nom et son prénom, comme nous. C’est là que l’on identifie la conscience de soi. 

Plus surprenant, comme le font nos nourrissons, les orques ne maîtrisent pas leur langue dès leur naissance et suivent un processus d’apprentissage composé d’approximations et de ce que l’on pourrait considérer comme un babillage (11). Elles apprennent en grandissant la langue de leur clan, qui n’est pas celle d’autres familles. En effet, nous savons maintenant que chaque groupe d’orques possède son propre dialecte (12), au même titre que les humains peuvent parler des langues différentes. Et si ces cétacés sont confrontés à des congénères issus d’autres groupes, ils ne pourront pas les comprendre, bien que là encore un apprentissage progressif soit encore possible. Car, à l’instar de l’humain qui pourra apprendre une langue autre que sa langue maternelle, les orques sont capables d’apprendre un autre dialecte pour arriver à communiquer : un constat fait en captivité (13, 14), mais également en observation dans le milieu naturel (14, 15) dans des cas exceptionnels de rapprochements entre individus isolés.


« L'épaulard fait partie des rares espèces dans lesquelles les changements culturels se sont accumulés au fil de nombreuses générations, entraînant une évolution culturelle cumulative. Les épaulards ont des répertoires vocaux spécifiques à un groupe qui sont supposés être appris plutôt que génétiquement codés. » (16)


Les orques reproduisent des sons émanant d’autres espèces

Une étude parue en 2018 a démontré en captivité que l’orque entraînée pouvait reproduire des sons d’une autre espèce, en l’occurrence des sons appartenant à l’espèce humaine, alors que « L'imitation vocale est une caractéristique du langage parlé humain, qui, avec d'autres compétences cognitives avancées, a alimenté l'évolution de la culture humaine ». (17)

Si le Marineland d’Antibes a voulu en faire un argument marketing en avançant que « la présence de cétacés en milieu zoologique a permis, une nouvelle fois, de confirmer une hypothèse scientifique qui n’a pu être testée en milieu naturel », il se trouve que l’hypothèse d’une imitation vocale chez l’orque avait déjà pu être observée à l’état sauvage en 2006 (18).  Une orque isolée et sans référent de son espèce, nommée L98, avait alors reproduit par mimétisme les sons émis par les lions de mer, prouvant que l’orque avait la capacité d’imiter des signaux vocaux d’une espèce différente. 

Et s’il demeure difficile d’assister à ce genre de comportement, c’est qu’il n’est pas naturel : les orques qui imitent d’autres espèces sont soient contraintes de le faire (en captivité), soit elles évoluent seules. Or, les familles d’orques sont composées d’une matriarche et de ses descendants des deux sexes, qui restent soudés et ne se séparent pas de toute leur vie. (19) Seules deux orques isolées ont pu été observées en trente années d’études, parce que leur situation était inhabituelle (20).


La science a déjà démontré les grandes capacités cognitives des épaulards par la fascinante structure de leur cortex cérébral ainsi que par la complexité de leurs rapports sociaux ou encore de leurs langues. Comme nous, ce sont des êtres sociaux, façonnés par leur culture. Comme nous, leurs langues respectives évoluent au fil des transmissions, comme nous ils apprennent à parler et comme nous, ils ont ce qui peut s’apparenter à un nom et un prénom. S’ils ont cette intelligence, et si nous arrivons à la prouver, peut-être aurons-nous bientôt, nous aussi, l’intelligence de nous interroger sur le sort que nous leur réservons.


Sources et références : 

(1) Ridgway S, Hanson A (2014) Sperm whales and killer whales with the largest brains of all toothed whales show extreme differences in cerebellum. Brain Behav Evol 83(4):1–9) 

(2) Reader S, Laland K (2002) Social intelligence, innovation, and enhanced brain size in primates. Proc Nat Acad Sci 99(7): 4436–4441

(3) Charvet C, Striedter G, Finlay B (2011) Evo-devo and brain scaling: candidate developmental mechanisms for variation and constancy in vertebrate brain evolution. Brain Behav Evol 78(3):248–257

(4) Barton R, Capellini I (2011) Maternal investment, life histories, and the costs of brain growth in mammals. P Natl Acad Sci 108(15):6169–6174

(5) Walhovd K, Westlye L, Amlien I, Espeseth T, Reinvang I, Raz N, Agartz I, Salat D, Greve D, Fischl B (2011) Consistent neuroanatomical age-related volume differences across multiple samples. Neurobiol Aging 32(5):916–932

(6) Wright, A., Scadeng, M., Stec, D., Dubowitz, R., Ridgway, S., & Leger, J. S. (2016). Neuroanatomy of the killer whale (Orcinus orca): a magnetic resonance imaging investigation of structure with insights on function and evolution. Brain Structure and Function, 222(1), 417–436. doi:10.1007/s00429-016-1225-x

(7) Mortensen H, Pakkenberg B, Dam M, Dietz R, Sonne C, Mikkelsen B, Eriksen N (2014) Quantitative relationships in delphinid neocortex. Front Neuroanat 8:1–10

(8) Wen Q, Chklovskii D (2005) Segregation of the brain into gray and white matter: a design minimizing conduction delays. Plos Comput Biol 1(7):e78

(9) Weiss BM, Ladich F, Spong P, Symonds H, Vocal behavior of resident killer whale matrilines with newborn calves: the role of family signatures., J Acoust Soc Am. 2006 Jan;119(1):627-35

(10) Kremers, D., Lemasson, A., Almunia, J., & Wanker, R. (2012). Vocal sharing and individual acoustic distinctiveness within a group of captive orcas (Orcinus orca). Journal of Comparative Psychology, 126(4), 433-445.

(11) Bowles, A. E., Young, W. G. & Asper, E. D. 1988, Ontogeny of stereotyped calling of a killer whale calf, (Orcinus orca) during her first year. Rit. Fisk. 11, 225–250.

(12) Weiss BM, Ladich F, Spong P, Symonds H, Intra- and intergroup vocal behavior in resident killer whales, Orcinus orca., J Acoust Soc Am. 2007 Dec;122(6):3710-6. doi: 10.1121/1.2799907.

(13) Bain, D. E. 1988 An evaluation of evolutionary processes: studies of natural selection, dispersal, and cultural evolution in killer whales (Orcinus orca). Ph.D. thesis. University of California, Santa Cruz.

(14) Ford, J. K. B. 1991 Vocal traditions among resident killer whales (Orcinus orca) in coastal waters of British Columbia. Can. J. Zool. 69, 1454–1483

(15) Jessica L., Crance, Ann E. Bowles, Alan Garver, Evidence for vocal learning in juvenile male killer whales, Orcinus orca, from an adventitious cross-socializing experiment, Journal of Experimental Biology 2014 217: 1229-1237; doi: 10.1242/jeb.094300

(16) Deecke, V.B., Barrett-Lennard, L.G., Spong, P. et al., The structure of stereotyped calls reflects kinship and social affiliation in resident killer whales (Orcinus orca), Naturwissenschaften, (2010) 97: 513. https://doi.org/10.1007/s00114-010-0657-z

(17) José Z. Abramson, Mª Victoria Hernández-Lloreda, Lino García, Fernando Colmenares, Francisco Aboitiz, Josep Call, Imitation of novel conspecific and human speech sounds in the killer whale (Orcinus orca), Proc. R. Soc. B 2018 285 20172171; DOI: 10.1098/rspb.2017.2171. Published 31 January 2018

(18) Andrew D Foote, Rachael M Griffin, David Howitt, Lisa Larsson, Patrick J.O Miller, A Rus Hoelzel, Killer whales are capable of vocal learning, Biol. Lett. 2006 2 509 512; DOI: 10.1098/rsbl.2006.0525. Published 22 December 2006

(19) Ivkovich, T.V., Filatova, O.A., Burdin, A.M., Sato, H., Hoyt, E., 2010. The social organization of resident-type killer whales (Orcinus orca) in Avacha Gulf, Northwest Pacific, as revealed through association patterns and acoustic similarity. Mamm. Biol. 75, 198–210.

(20) Ford, J. K. B., Ellis, G. M. & Balcomb, K. C., 2000, Killer whales: the natural history and genealogy of Orcinus orca in British Columbia and Washington, 2nd edn. Vancouver, Canada: UBC press

Ces articles pourraient également vous intéresser