Que ressentent vraiment les poissons ?

Par Virginie Sowinski, le dimanche 21/10/2018 à 18h00

On leur prête une intelligence limitée, une mémoire défaillante et même une incapacité à ressentir la douleur. Les poissons souffrent de cette vision biaisée qui nous sert d’alibi à bien des exactions. Car après tout, si nous acceptons de considérer la douleur et l’intelligence chez ces animaux, nous devrons nous pencher également sur l’utilisation que nous en faisons. 


La différence : l’argument pour occulter les capacités de l’autre

Il paraît logique que tout animal puisse expérimenter la douleur, ne serait-ce que pour apprendre quelles en sont les sources et s’en protéger dans le but de survivre. Pourtant le concept de douleur chez l’animal a été sujet à un vif débat et certains auteurs sont allés jusqu’à conclure que seuls les humains et les primates pouvaient ressentir les stimuli négatifs du fait de leur néocortex spécifique (1). Un cerveau différent, ne signifie pas pour autant qu’il est dénué de toute capacité, qu’il s’agisse de capacités cognitives ou de perception de la douleur.

Une théorie vérifiée avec l’oiseau : il était communément admis que les oiseaux avaient de petits cerveaux et de ce fait, l’Homme les pensait idiots. Or, leur structure est différente de celle des mammifères et, à masse égale, ils disposent de deux fois plus de neurones que les primates, avec donc une densité neuronale plus importante. (5) Un schéma particulier qui prouve que l’évolution du cerveau n’est pas linéaire et le cortex cérébral d’un oiseau est organisé différemment de celui d’un mammifère (4).

Comme pour l’oiseau, la structure cérébrale du poisson est simplement organisée différemment de celle d’un mammifère.

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Les poissons souffrent-ils ?

Cela ne fait qu’un peu plus d’une quinzaine d’années que la recherche se penche sur la douleur chez le poisson : jusqu’en 2002, on pensait qu’il ne souffrait pas. Pourquoi avons-nous tant de mal à comprendre la douleur chez le poisson et les invertébrés marins ?


Là encore, c’est la différence dans la structure et le fonctionnement cérébral qui a brouillé les pistes des chercheurs.

Si les poissons et les primates ont un ancêtre commun, les uns et les autres ont évolué différemment en fonction de leur environnement. Il serait donc logique que les percepteurs nociceptifs (qui permettent de ressentir la gêne, la douleur et entraînent le réflexe de s’y soustraire) soient différents chez les animaux aquatiques et les animaux terrestres (2, 3).  Chez les mammifères, la fibre C (l’une des fibres composant un nerf) constitue 50 % des nocicepteurs (8). Or, c’est en partie sur cette donnée que les scientifiques basaient leurs recherches et les poissons ne possèdent que 4 à 5 % de fibre C (9). Par contre, on a découvert qu’ils disposaient d’autres fibres, comme la fibre A-Delta, qui serait un conducteur plus rapide et rendrait le système du poisson finalement plus efficace (7, 15, 16, 17).  

D’autres études ont aussi identifié des nocicepteurs chez la truite arc-en-ciel en étudiant les phénomènes électriques des neurones et fibres musculaires (électrophysiologie) (6,7). Chez cette espèce, les chercheurs se sont rendu compte que les nocicepteurs ne réagissaient pas à basse température, en dessous de 4°, alors qu’elle peut évoluer dans des eaux à température très faible. Il pourrait donc s’agir d’une adaptation à l’environnement. La difficulté pour identifier la douleur est alors aussi de comprendre qu’elle peut varier en fonction des espèces et des stimuli.

Si la structure est différente, comme nous, les poissons peuvent avoir mal. Ainsi, pour étudier la douleur, il est possible de se concentrer sur l’effet des analgésiques : ces molécules anti-douleur agissent sur la coxo-oxygénase (COX-2), une enzyme responsable de la douleur et des états inflammatoires. On observe alors que les opiacés et les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) obtiennent des réponses relativement similaires chez le poisson et le mammifère, laissant sous-entendre, là encore, la capacité à ressentir la douleur chez les vertébrés marins (10).


Les crustacés et les mollusques sont-ils concernés ? C’est en 1968 que l’on a découvert pour la première fois des nocicepteurs chez un invertébré, une sangsue (11). Une étude de 2018 (12) s’est spécifiquement penchée sur le cas des arthropodes et des mollusques. Elle a notamment étudié les réactions induites par une blessure chez le calamar. Il est apparu que l’animal meurtri était hypersensible à tout stimulus tactile ou visuel. Par ailleurs, le blocage des nocicepteurs, et donc de la sensation de douleur, rendrait les spécimens relâchés moins vigilants face à leurs prédateurs et augmenterait leur mortalité. Cette expérience a été répétée chez l’écrevisse, le bernard-l’hermite ou encore le poulpe et tend à prouver que même les invertébrés ressentent la douleur et que ce mécanisme joue un rôle important dans leur survie.


Image titleL’intelligence du poisson

Prouver la sensibilité des poissons est une chose, démontrer leur intelligence en est une autre. Pourtant, certaines observations sont déroutantes : il existe des espèces de poissons qui utilisent des outils, élaborent des stratégies adaptatives, des techniques diverses en fonction du contexte.

C’est ainsi que pour ouvrir un coquillage, ou réduire en pièces des morceaux trop gros pour être consommés, le Girelle-paon de Hardwick les jette sur les rochers.

Les poissons-archers, eux, créent un jet d’eau avec leur bouche pour faire tomber une proie se trouvant au-dessus de l’eau. Ce poisson est capable d’adapter la quantité d’eau, la force du jet et le type d’attaque (par salve ou en un seul coup) en fonction de la situation et de la taille de la proie. Autre fait surprenant, cette technique se transmet en observant les congénères, témoignant d’une capacité d’apprentissage et de projection en s’appropriant la connaissance émise par un autre individu. (13)


Enfin, une étude a montré que les morues pouvaient comprendre un mécanisme et l’utiliser pour libérer de la nourriture (saisir une boucle en bouche et tirer dessus pour ouvrir une trappe). Plus encore, certaines d’entre elles ont utilisé l’étiquette collée près de leur nageoire dorsale pour accrocher la boucle et tirer sans avoir à utiliser leur bouche. Une technique créative et adaptative en fonction du contexte qui a nécessité une centaine de tests de leur part mais a été finalement couronnée de succès. (14)


Les poissons ne sont pas moins intelligents ou moins ingénieux : ils ont développé une intelligence en rapport avec leur environnement et ce n’est pas qu’elle est plus rare, c’est surtout qu’elle est plus difficilement observable.


Pour comprendre l’univers, nous avons longtemps été bloqués par notre croyance que tout notre système tournait autour de la Terre. C’est sur ce même égocentrisme que nous avons amorcé notre compréhension du monde, en mettant l’Homme au centre des espèces. Mais, le fait que les autres soient différents de nous ne les prive pas de leur propre sensibilité et ne nous dispense pas de chercher à les comprendre pour ce qu’ils sont. Longtemps mis de côté, les poissons commencent à nous livrer leurs secrets, maintenant que peut-être nous sommes disposés à les écouter.  


Sources et références :

  • (1) Rose, J. D. (2002). The neurobehavioral nature of fishes and the question of awareness and pain. Rev. Fish. Sci. 10, 1-38.
  • (2) Broom, D. M. (2001). Evolution of pain. In Pain: Its Nature and Management in Man and Animals. Royal Society of Medicine International Congress Symposium Series, Vol. 246 (ed. E. J. L. Lord Soulsby and D. Morton), pp. 17-25. London: Royal Society of Medicine.
  • (3) Rutherford, K. M. D. (2002). Assessing pain in animals. Anim. Welf. 11, 31-53.
  • (4) Jarvis, E. D., Güntürkün, O., Bruce, L., Csillag, A., Karten, H., Kuenzel, W., Medina, L., Paxinos, G., Perkel, D. J., Shimizu, T. et al. (2005). Avian brains and a new understanding of vertebrate brain evolution. Nat. Rev. Neurosci. 6, 151-159.
  • (5) Olkowicz, Kocourek, Lučan, Porteš, Fitch, Herculano-Houzel, Němec. Birds have primate-like numbers of neurons in the forebrain. Proc Natl Acad Sci U S A. 2016 Jun 28;113(26):7255-60. doi: 10.1073/pnas.1517131113. Epub 2016 Jun 13.
  • (6) Sneddon, L. U. (2002). Anatomical and electrophysiological analysis of the trigeminal nerve in a teleost fish, Oncorhynchus mykiss. Neurosci. Lett. 319,
  • (7) Sneddon, L. U. (2003a). Trigeminal somatosensory innervation of the head of a teleost fish with particular reference to nociception. Brain Res. 972, 44-52.
  • (8) Young, R. F. (1977). Fiber spectrum of the trigeminal sensory root of frog, cat and man determined by electron microscopy. In Pain in the Trigeminal Region (ed. D. L. Anderson and B. Matthews), pp. 137-160. Amsterdam: Elsevier.
  • (9) Roques, J. A. C., Abbink, W., Geurds, F., van de Vis, H. and Flik, G. (2010). Tailfin clipping, a painful procedure: studies on Nile tilapia and common carp. Physiol. Behav. 101, 533-540.
  • (10) Malafoglia, V., Bryant, B., Raffaeli, W., Giordano, A. and Bellipanni, G. (2013). The zebrafish as a model for nociception studies. J. Cell. Physiol. 228, 1956-1966
  • (11) Nicholls, J. G. and Baylor, D. A. (1968). Specific modalities and receptive fields of sensory neurons in CNS of the leech. J. Neurophysiol. 31, 740-756
  • (12) Walters Edgar T., Nociceptive Biology of Molluscs and Arthropods: Evolutionary Clues About Functions and Mechanisms Potentially Related to Pain, Frontiers in Physiology, volume 9   2018, .3389/fphys.2018.01049
  • (13) Balcombe, J. (2016). Einstein of the Sea. Scientific American, 314(6), 66–69. doi:10.1038/scientificamerican0616-66
  • (14) Sandie Millot et al., Innovative Behaviour in Fish: Atlantic Cod Can Learn to Use an External Tag to Manipulate a Self-Feeder. Animal Cognition, Vol. 17, No. 3, pages 779–785; May 2014.
  • (15) Mettam, J. J., McCrohan, C. R. and Sneddon, L. U. (2012). Characterisation of chemosensory trigeminal receptors in the rainbow trout (Oncorhynchus mykiss): responses to chemical irritants and carbon dioxide. J. Exp. Biol. 215, 685-693.
  • (16) Ashley, P. J., Sneddon, L. U. and McCrohan, C. R. (2006). Properties of corneal receptors in a teleost fish. Neurosci. Lett. 410, 165-168.
  • (17) Ashley, P. J., Sneddon, L. U. and McCrohan, C. R. (2007). Nociception in fish: stimulus-response properties of receptors on the head of trout Oncorhynchus mykiss. Brain Res. 1166, 47-54.

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