Chasse et biodiversité : problème ou solution ?

Par Virginie Sowinski, le dimanche 23/09/2018 à 15h59

Il faut stopper la prolifération du grand gibier : trop d’accidents causés, trop de récoltes saccagées.
C’est sur ce constat que le gouvernement a décidé ce mois-ci « d’accélérer la lutte contre les dégâts du gibier » en « élargissant les compétences des associations départementales de chasse », en « éliminant le fonds de péréquation nationale » et en favorisant la mobilité des chasseurs sur le territoire national en divisant par 2 le prix du permis. Un cadeau fait aux chasseurs, sur la base d’arguments fallacieux.


Le sanglier prolifère et la chasse serait la solution pour réguler cette espèce dévastatrice. Si les dégâts que subissent les agriculteurs et les accidents sont bien réels, l’argumentaire est aussi biaisé que la solution proposée.

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Pourquoi les sangliers sont-ils aussi nombreux ?

Il y a deux facteurs pour expliquer le grand nombre de sangliers dans la nature : une reproduction favorisée par l’abondance de nourriture et des gènes modifiés, et l’intégration d’animaux d’élevage. Or, les chasseurs sont à l’origine des deux.


L’agrainage

Afin de les éloigner des cultures ou lorsque les conditions météorologiques ont appauvri les ressources de l’habitat, les chasseurs peuvent nourrir les sangliers dans ce que l’on appelle des places d’agrainage (1), des zones où des grains leur sont donnés et où il est interdit de leur tirer dessus.

Bien qu'il soit soumis à certaines conditions, cet usage est contesté (car plus les animaux sont nourris et plus ils se reproduisent), et même si « l’agrainage uniquement destiné à attacher des populations de grand gibier à un territoire donné, en dépassant les capacités d’accueil du territoire et ce, aux seules fins de pouvoir les chasser ne se justifie pas » (2), cette pratique souffre en plus de comportements déviants. C’est sur ce constat, par exemple, qu’en 2010, la Cour de cassation a émis un arrêt, constatant « à sept reprises l'existence d'une place de nourrissage du gibier sauvage situé à trente mètres d'une route ouverte à la circulation ainsi que six actes de même nature en dehors d'un massif boisé, un acte d'agrainage dans une forêt de moins de 25 hectares et un autre acte similaire à moins de cent mètres de terres agricoles ; … un agrainage effectué mécaniquement sur une longueur de 620 mètres, ce qui représentait 30 kilos de maïs en ligne, et quatre kilos de cette céréale sur place, soit un total de 34 kilos pour une forêt de 30 hectares alors que le schéma autorise un maximum de 4 kilos pour 50 hectares de forêt ; que les agents précités ont interpellé le prévenu alors que ce dernier conduisait un véhicule 4X4 muni d'un distributeur automatique de graines monté à l'arrière du plateau de la voiture ; que lors de son interpellation il a été retrouvé dans le véhicule une réserve d'environ 200 kilos de maïs en grain » (3).


Le problème de ce genre de procédés, légaux ou non, c’est qu’à la fois les sangliers bien nourris se multiplient et à la fois ils n’ont plus peur de l’Homme, comme le montre un commentaire d’un chasseur sur un forum dédié qui explique que « dans certaines zones (et je l'ai vu et en tant que chasseur je le condamne vigoureusement) les sangliers arrivent au bruit du 4x4. ». (4)




Sangliers sur une place d'agrainage. © Camille Garnier- Youtube



L’élevage

« On peut se demander, alors qu’un plan de réduction importante des populations de sangliers est mis en œuvre par le gouvernement, si la période est bien encore au développement des installations d’élevage de sangliers », Office national de la Chasse et de la faune sauvage. (5)


En France, il existe deux types d’établissements d’élevage : en catégorie A, « dont tout ou partie des animaux qu'ils détiennent sont destinés directement ou par leur descendance à être introduits dans la nature » ou en catégorie B, « dont tous les animaux qu'ils détiennent ont une autre destination, notamment la production de viande » (6)

La législation concernant les élevages de sangliers destinés à être remis dans la nature a longtemps été très souple et l’ONCFS fait d’ailleurs un lien direct entre « l’augmentation des populations des sangliers » et « des croisements hasardeux entre l’espèce sauvage et le porc domestique » faits entre 1962 et 1994, date à laquelle la loi a été durcie, par le décret n°94-198. Si depuis les élevages doivent fournir les caryotypes de leurs animaux et que seuls des sangliers de race pure peuvent être relâchés, il reste dans la nature la trace des erreurs de plusieurs décennies, alors que ces sangliers hybrides ont les avantages que l’on prête aux spécimens domestiques : leur grosseur et leur capacité à se reproduire.

Aujourd’hui, les sangliers d’élevage sont surtout introduits dans les parcs de chasse, enclos, mais aussi dans la nature, sur autorisation préfectorale.


Limiter la population de sangliers, des solutions

Les chasseurs sont présentés comme les défenseurs de la biodiversité, mais aussi comme la solution à la surpopulation. Il existe pourtant d’autres solutions, comme la stérilisation. Aux États-Unis, le GonaCon est un vaccin pouvant stériliser les animaux pendant plusieurs années : cerfs, chiens et chats sauvages, sangliers, écureuils. « Chez le sanglier, le GonaCon a des effets très significatifs (10) puisqu’ aucune reproduction n’a été enregistrée, les animaux traités étant maintenus « en anoestrus ». Ces résultats préliminaires confirment que la vaccination du sanglier peut être effective pour plusieurs années. ». (11)

Pour faciliter l’administration du vaccin, les chercheurs travaillent sur une solution de vaccin oral, que les sangliers pourraient ingérer. La difficulté serait de créer un vaccin dont les effets ne perdureraient pas chez ceux consommant la viande des animaux stérilisés.

Aujourd’hui, la gestion des populations se fait par abattage des adultes. Une technique guère efficace puisque la surpopulation est toujours d’actualité, malgré les battues. Il semblerait par ailleurs que par un effet rebond, limiter la population de sangliers en les tuant favoriserait leur reproduction et la diminution du cheptel occasionnée par le nombre d’animaux tués serait rapidement compensée par l’arrivée de nouveaux individus (9). En effet, les sangliers survivants aux battues se retrouvent sur un territoire plus vaste avec plus de nourriture, des paramètres qui encouragent leur reproduction.

« Les simulations théoriques réalisées sur le sanglier de Cowan & Massei (10) montrent que la vaccination annuelle de 30 % des individus présents conduirait à une réduction des effectifs de 70 % en dix ans. »

Autre avantage : la contraception ne risque pas de blesser qui que ce soit, alors que la saison de chasse 2017-2018 a fait 103 blessés et 13 morts (source Afsaps). Des chiffres qui ne tiennent pas compte des animaux domestiques également victimes des balles.

Alors pourquoi cette solution n’est-elle pas appliquée ? « Les possibilités d’utilisation du produit sont limitées par un certificat d’enregistrement à « usage restreint ». En Europe, le NWRC travaille en collaboration avec le CSL (Central Science Laboratory de York, R.U.), mais le GonaCon n’est pas commercialisé à ce jour. » (11)

Le vaccin semblerait être une réponse future adaptée, plus sûre pour le public, quoique coûteuse, pour limiter la population de sangliers. À moins que ce ne soit une nouvelle menace sanitaire qui règle le problème.

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La peste porcine africaine, la menace importée de l’Est.

Déjà en 2015, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire et de l’alimentation) soulevait dans son bulletin épidémiologique (7) le danger que représentait l’importation de sangliers venant des pays de l’Est, notamment pour les risques de contamination à la peste porcine africaine. « L’épizootie de peste porcine africaine (PPA) qui sévit actuellement en Russie et dans l’est de l’Europe soulève la question du risque d’introduction de cette maladie sur le territoire français par l’importation de sangliers vivants ou par d’autres pratiques cynégétiques (tourisme cynégétique: trophées, matériel de chasse, viande...) et plus largement des risques sanitaires liés à l’importation d’animaux d’espèces chassables (hors migrations naturelles d’animaux qui, pour les mammifères, ne se font généralement que sur d’assez courtes distances). ».

Pourquoi les chasseurs iraient-ils en Europe de l’Est pour les sangliers alors qu’il y en a tant en France ? Il semblerait que les spécimens de l’Est soient plus gros que leurs cousins occidentaux. « Ils font de plus beaux trophées », nous confie Marc Giraud, naturaliste et Vice-Président de l’Association pour la protection des animaux sauvages.


Heureusement, l’Union européenne encadre ces mouvements grâce au règlement UE 206/2010 et à l’AM du 19 juillet 2002 et empêche les dérives. « Cette règlementation prévoit que les animaux introduits ou importés doivent être accompagnés de certificats sanitaires et que les animaux proviennent, par exemple pour les sangliers, de zones non soumises à des mesures d’interdiction liées à la peste porcine (classique et africaine) et de cheptels indemnes de brucellose ou attestant d’un dépistage négatif en anticorps antibrucelliques moins de 30 jours avant le départ. » Si sur le papier il y a de quoi être rassuré, l’Anses tient à préciser qu’en théorie les mesures prises doivent pouvoir éviter la circulation des épidémies sur le territoire français, mais que dans la pratique, ces mesures ne sont pas appliquées.


Les échanges intracommunautaires et les introductions en provenance d’un pays tiers d’animaux d’espèces chassables sont régis en France par une réglementation garantissant en théorie la prévention des risques sanitaires majeurs. Toutefois, en pratique, cette règlementation s’avère peu ou mal appliquée du fait des limites des outils de dépistage chez les animaux sauvages (qualités imparfaites des tests et difficultés de mise en œuvre), des lacunes de déclaration ou d’enregistrement des mouvements d’animaux, et de l’absence de contrôle aux frontières. Les risques d’introduction de dangers exotiques par importation de gibier vivant sont donc bien réels. Anses, 2015


Une inquiétude partagée par les chasseurs, comme précisé sur le blog Rêves de chasse, en avril 2018 « Le Sanglier est une espèce d’intérêt majeur pour les chasseurs. Il risque désormais d’être la victime d’une autre maladie : la Peste Porcine Africaine (PPA), pour l’instant pas présente en France mais qui pourrait avoir un impact important sur les populations de suidés et sur notre activité de chasse.

Il faut à tout prix lutter contre la propagation de cette maladie, il est évident que cela serait dramatique pour la chasse et pour le monde agricole si jamais elle venait à arriver en France. Encore pire, si jamais elle venait à y arriver à cause des chasseurs suite à voyage de chasse dans les pays de l’Est ou un import de sanglier infecté de ces mêmes pays. »


Aujourd’hui, le chasseur est présenté comme la solution à la prolifération excessive des sangliers, alors que c’est bien l’Homme qui en est en grande partie la cause : ce sont les élevages spécifiques qui ont créé des croisements se reproduisant plus, qui les ont introduits dans la nature et ce sont encore les chasseurs qui nourrissent les animaux qu’ils incriminent.

L’humain a dérégulé ce qu’il prétend vouloir réguler, et une nouvelle fois nous risquons d’en être témoins : des cas de peste porcine africaine ont été observés à la frontière franco-belge. Si la maladie arrive sur le territoire, elle pourrait être fatale aux populations de sangliers ainsi qu’aux élevages porcins français. Cette régulation-là, encore le fruit de l’irresponsabilité, sera d’une efficacité bien plus grande qu’une balle de fusil. Et tous, pro-chasse, anti ou agriculteurs ne pourront que le pleurer.


Sources et références :

(1) Article L. 425-5 du code de l’environnement

(2) Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS) - L’agrainage et les sanctions au non-respect du schéma départemental de gestion cynégétique [SDGC]

(3) Numéro d'arrêt : 09-82018

(4) Forum lesanglier

(5) L’élevage et la commercialisation des sangliers – fiche juridique de l’ONCFS

(6) Code de l’environnement, article R413-24

(7) Risques sanitaires liés à l’importation de gibier sauvage d’élevage et de repeuplement, bulletin épidémiologique n°66/ Spécial vigilance vis-à-vis des maladies exotiques, p.48-50, Anses

(8) Chiffres du Ministère de la transition écologique et solidaire

(9) Braysher, Mike & O'Brien, Peter & Bomford, Mary. (1996). Towards "Best Practice" Vertebrate Pest Management In Australia.

(10) Massei, G., Cowan, D. P., Coats, J., Gladwell, F., Lane, J. E., and Miller, L. A. (2008). Effect of the GnRH vaccine GonaCon on the fertility, physiology and behaviour of wild boar. Wildlife Research 35, 540–547.

(11) Sanglier et contraception : le point sur la situation actuelle, ONCFS

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