La maltraitance dans les cirques appartient-elle au passé ?

Par Virginie Sowinski, le mercredi 22/08/2018 à 13h52

Plusieurs points sont reprochés aux cirques concernant les animaux sauvages utilisés dans les spectacles, notamment : les mauvais traitements (particulièrement lors du dressage), les exercices contre nature, les conditions de détention. Alors, la loi actuelle protège-t-elle les animaux des cirques ? Les maltraitances appartiennent-elles au passé ? Oui et non. Explications avec le cas des éléphants.

L’arrêté du 18 mars 2011 fixant les conditions de détention et d'utilisation des animaux vivants d'espèces non domestiques dans les établissements de spectacles itinérants offre un cadre concernant la gestion des animaux sauvages. Cependant, les articles peuvent être parfois contradictoires, ou simplement non appliqués.

Image titleBabati, Burma, Jumbo et Siam, toutes nées en Asie et rachetées par le cirque Grüss, accompagnées de deux hommes munis d'ankus.  © Vesea


Les mauvais traitements

Selon l’article 22, « Les animaux doivent être entretenus et entraînés dans des conditions qui visent à satisfaire leurs besoins biologiques et comportementaux, à garantir leur sécurité, leur bien-être et leur santé. ». Un article qui devrait être sans équivoque.

Néanmoins, il est aussi précisé dans les articles 9 et 10 que « Les animaux participant aux spectacles doivent avoir reçu un dressage permettant, outre la réalisation de spectacles, leur maîtrise afin de garantir la sécurité des personnes. » et que « Les responsables d'établissements prennent toutes les mesures pour prévenir l'apparition de tout danger pour les spectateurs. »

À cet égard, il peut y avoir un biais, car l’utilisation de matériaux tels que les bâtons, barres de fer, fouets ou encore l’ankus, pourrait être justifiée par la nécessité d’assurer la protection des spectateurs et du personnel, au détriment du bien-être de l’animal.


Si certains défendent les numéros de cirque en disant que les fouets et autres ankus ont disparu depuis l’arrêté de 2011 et que ces pratiques sont vieilles de 30 ans, c’est faux. De nombreuses images prises ces dernières années attestent que l’ankus est toujours employé lors des spectacles présentant des éléphants. Ces crochets sont utilisés pour forcer les éléphants à faire leurs figures, en les piquant de manière discrète aux membres, à la trompe ou derrière les oreilles. Pour plus de discrétion, certains pics sont même masqués par des rubans.

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Un outil pour rappeler le dressage violent que les animaux ont reçu étant petit et le traumatisme associé à toute la démarche. En effet, selon les registres du programme européen d’élevage, 83,3 % des éléphants d’Afrique et 59,7 % des éléphants d’Asie détenus dans les cirques européens ont été prélevés dans la nature (Thaïlande et Zimbabwe en grande partie). Lors de cette capture, les éléphanteaux assistent en premier lieu au massacre de leur mère et de tout leur troupeau avant d’être coupés de leur milieu naturel.
Par la suite, ces orphelins sont dressés à l’aide de cordes qui les contraignent à certaines positions et avec l’ankus, pour qu’ils se souviennent de la punition en cas de désobéissance.


Et pour ceux nés en captivité, n’y a-t-il pas une solution plus douce ? Selon l’ancien dresseur Gary Jacobson, les cordes sont toujours utilisées pour le dressage, « ce sont des images classiques de la formation professionnelle des éléphanteaux. C’est la manière la plus humaine. Si vous n’utilisez pas la corde, vous devrez utiliser le bâton. De cette façon, nous utilisons la carotte et la corde ». Avant les années 1990, les éléphanteaux nés en captivité étaient séparés brutalement de leur mère, pour un « sevrage à froid ». Désormais, cela est pratiqué lorsque la mère s’oppose à l’entraînement du petit et cherche à le protéger.

Par ailleurs, l’argument selon lequel ces dressages cruels ne sont pas un problème français n’est pas non plus recevable, les éléphants présents dans les cirques français ayant été rachetés et provenant tous soit d’Asie, soit d’Afrique. De plus, certains dresseurs sont étrangers, comme le tristement célèbre Lars Hölscher engagé puis congédié en 2016 du cirque français Bouglione (1), et dont l’éléphante avait été maltraitée en 2009 (2).


Les exercices contre nature

Selon l’article 34 de l’arrêté du 18 mars 2011, « au cours du dressage, ne doivent être exigés des animaux que les actions, les performances et les mouvements que leur anatomie et leurs aptitudes naturelles leur permet de réaliser et entrant dans le cadre des possibilités propres à leur espèce ».

Pourtant, les éléphants continuent de s’asseoir lors des spectacles pouvant causer des hernies, ils continuent également de se mettre en équilibre sur deux membres, occasionnant des lésions articulaires.

Dans la vidéo ci-dessous, le cirque Amar, offrant des représentations dans toute la France, reproduit ces gestes à risques pour la santé de l’animal, ajoutant un numéro d’équilibre dangereux : dans un cirque biélorusse, un spectacle similaire avait donné lieu à une chute de l’éléphant. Pourtant, l’article 9, alinéa 3, précise que « les animaux ne peuvent pas participer aux spectacles si le type de participation est susceptible de nuire à leur état de santé ».


Numéro des éléphants, Cirque Amar, 2017. © Alex Cirque - Youtube


Les conditions de détention

L’annexe III de l’arrêté du 18 mars 2011 fixe les détails de la condition de détention des éléphants, et mentionne notamment que :

- « lorsque les animaux sont attachés dans les installations intérieures, les chaînes doivent être matelassées et les fers qu'ils portent aux pattes doivent être inversés chaque jour en diagonale. Le dispositif d'attache doit permettre à l'animal de se coucher, de s'allonger sur le côté et ne doit pas le gêner lorsqu'il est debout. »

- « La litière doit être maintenue sèche (afin de réduire le contact avec l'urine et l'eau). »

- « Les installations extérieures doivent ménager un espace d'au minimum 250 mètres carrés pour un maximum de trois animaux et 20 mètres carrés par animal supplémentaire. Si exceptionnellement un lieu de stationnement ne permet pas d'installer le paddock, les animaux doivent pouvoir prendre de l'exercice sur la piste de spectacle. »

- « Les animaux doivent pouvoir s'occuper par la mise à disposition de divers matériaux (branches, bains de sable ou de terre par exemple). »


Dans la vidéo suivante, on observe les deux éléphants du cirque Pinder, Dehli et Saba (toutes deux nées en Asie), portant des chaînes non matelassées, dans un espace exigu et sur une surface sans litière, au contact direct avec ce qui, vu la couleur sombre, pourrait être de l’urine. Le contact direct et prolongé des pieds dans une litière souillée occasionne des blessures, entraînant des abcès. Ainsi, 80,4 % des éléphants de cirques auraient des problèmes de pieds (3).

Aucun enrichissement de l’environnement pour prévenir l’ennui des éléphants n’est observable, bien que légalement ce soit précisé.



Frédéric Edelstein, du cirque Pinder, s'exprime sur Sud Radio, en parallèle d'images tournées dans son cirque par l'association Code Animal. © Code Animal - Youtube

Autre élément important chez l’éléphant : les rapports sociaux. Ce sont des animaux grégaires qui à l’état sauvage vivent en famille. Dans les cirques, la famille n’est plus, puisqu’elle a été massacrée et que les éléphanteaux ont été séparés de leur mère. Certains individus ont la chance relative de vivre avec au moins un congénère, mais actuellement 4 cirques français (ce qui ne mentionne pas les cirques étrangers sur le territoire français) ont un seul éléphant dans leur ménagerie. Des conditions qui ne correspondent pas à leur besoin social et qui ne permet pas un épanouissement comportemental alors que l’article 22 précise que « Les animaux doivent être entretenus […] dans des conditions qui visent à satisfaire leurs besoins biologiques et comportementaux … ».


Ces conditions inadaptées peuvent conduire à la folie de certains animaux, qui présentent des stéréotypies marquées. C’est par exemple le cas de Maya, détenue dans le cirque « La Piste d’Or ».

« Elle affiche des schémas comportementaux répétés qui expriment la frustration, l’ennui et la désolation. Ce comportement a atteint chez Maya un tel degré que lorsqu’elle reste inactive elle adopte toujours une posture anormale avec ses quatre pieds rapprochés les uns des autres. Les observations réalisées indiquent clairement que Maya souffre de différentes pathologies et mettent en lumière les soins dont elle a besoin pour assurer son bien-être. Par conséquent, ce rapport recommande qu’une attention urgente soit portée à sa santé physique et mentale et qu’il soit envisagé de mettre Maya à la retraite le plus tôt possible. », atteste le Dr Rinku Gohain, vétérinaire spécialiste des éléphants.(4)


Vidéo de Maya, en décembre 2015. © Code Animal - Youtube


Si la loi semble stricte, elle a ses failles. Si elle pose un cadre, certains la contournent. Ceux qui en payent le prix, ce sont les animaux captifs, contraints de faire des numéros et de vivre dans des conditions qui portent atteinte à leur santé physique et psychique. Des cirques se sont élevés pour dénoncer les établissements déviants et ne pas y être assimilés. Cependant, même nés en captivité, les éléphants et les autres animaux comme les fauves ou les singes demeurent des espèces non-domestiques. Pas vraiment sauvages donc, mais qui n'ont pas non plus leur place en captivité auprès des Hommes et qui ne peuvent y trouver leur équilibre. 



Sources et références :

- Legifrance, site du gouvernement.
- Rapport 2018 de l'association Code Animal, "Derrière les paillettes, le stress".

(1) "Cirque Bouglione, un numéro d'éléphants retiré du spectacle après une manifestation à Strasbourg", 20 Minutes, le 5 janvier 2016.
(2)  Rapport d’enquête sur l’utilisation des animaux non domestiques (éléphants) au Great British Circus, en 2009, Animal Defenders International
(3)  Harris, M., Sherwin, C. and Harris, S. (2008) The welfare, housing and husbandry of elephants in UK zoos. Defra WC05007. Defra
(4) Rapport du Dr Rinku Gohain, vétérinaire spécialiste des éléphants, 2016. 

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