À quand la fin des scandales en abattoirs ? Réflexion

Par Virginie Sowinski, le mercredi 24/02/2016 à 08h00

L’exemple d’Alès n’a pas suffi et 4 mois après une première affaire de maltraitance animale en abattoir, c’est un nouveau scandale qui éclate non loin delà, au Vigan. Une nouvelle vidéo diffusée par l’association L214 révèle les atrocités perpétrées sur vaches et moutons dans un autre établissement du Gard, certifié Bio.


Des images difficiles à voir, mais pour lesquelles il est impossible de fermer les yeux. C’est pourquoi nous apportons aujourd’hui notre propre réflexion à un problème de société qui engendre la souffrance pour plus d’un milliard d’animaux chaque année en France.

Dès la diffusion de la vidéo de L214, Stéphane Le Foll s’est exprimé par communiqué de presse pour signaler l’ouverture d’une enquête et la fermeture « à titre conservatoire » de l’abattoir du Vigan. Une annonce réactive qui aurait dû nous ravir, mais qui finalement ajoute un peu plus à notre lassitude. Il est évident qu’ouvrir une enquête sur un seul établissement est loin d’être suffisant pour enrayer un problème de société bien plus profond qu’il n’y paraît, et qui implique des facteurs socioéconomiques qui ne sont jamais abordés.


Attention, cette vidéo peut heurter les personnes sensibles. Abattoir certifié Bio - © L214 -Youtube


Combien d’abattoirs devraient faire l’objet d’une enquête et officient encore dans l’ombre ? À l’heure où nous parlons et où nous pointons du doigt Le Vigan, des animaux meurent dans les mêmes conditions et dans l’indifférence. Si des associations comme L214 révèlent des atrocités, elles ne peuvent pas être derrière les 286 abattoirs français*, un nombre en déclin constant.

Vous pensez que la chute du nombre d’abattoirs est une bonne nouvelle ? Oui et non. Le nombre de structures diminue, mais le nombre d’animaux à abattre augmente. Ainsi, entre 1980 et 2000, le ministère de l’Agriculture a indiqué que le nombre d’abattoirs avait été divisé par deux sur la période, avec une augmentation de l’activité de 10 %*.


C’est bien que le Gouvernement dénonce les mauvais établissements, mais c’est comme dans tous les secteurs : quelle qualité de travail si on augmente la charge en diminuant les moyens ?

Par ailleurs, 80 % des abattoirs français sont privés*, il y a donc une recherche toujours plus poussée de rentabilité, de marge, de diminution des coûts. Et leur secteur d’activité ? La mort en masse. Le bien-être animal ici est antinomique. Dans cette logique économique, qui opère déjà dans un secteur en crise, il est presque illusoire d’attendre un changement volontaire des pratiques. Deux établissements ont été épinglés, pour beaucoup d’autres, c’est « pas vu, pas pris ».


Milgram et la dissonance cognitive

Quand des scandales font les gros titres, nous sommes tous tentés de juger ces « monstres » en première ligne qui donnent la mort et font parfois acte de cruauté. Mais, de quelles dérives serions-nous capables si nous étions tenus par l’autorité d’un supérieur, à infliger la mort ? Ces hommes sont-ils des psychopathes en puissance ou deviennent-ils déviants par l’épreuve psychologique qu’ils ont à subir au quotidien. Pour Rousseau, « l’Homme naît bon, c’est la société qui le corrompt ».


On peut également évoquer l’expérience que Milgram a menée après la 2de guerre mondiale pour arriver à comprendre les exactions des nazis. Il a alors demandé à des inconnus d’appuyer sur des boutons pour déclencher l’électrocution d’une autre personne attachée à une chaise. L’électrocution était factice et les médecins qui l’encadraient n’en étaient pas.

Voici les résultats qui nous intéressent :

  • - même si le bouton indique une charge électrique mortelle et que la personne « électrocutée » supplie, celui qui appuie sur le bouton le fera s’il a une autorité légitime qui le lui demande. Ici, un médecin qui est censé savoir ce qu’il fait.
  • - Plus celui qui provoque la charge électrique est proche de la personne, plus il est en contact, et plus il a du mal à poursuivre l’expérience. Plus il est éloigné, moins il est en contact, et plus c’est facile de passer à l’acte.


Moralité : les dirigeants qui donnent les ordres en abattoir, les patrons, ne sont pas ceux qui donnent la mort. C’est simple pour eux de donner l’ordre et de prendre de la distance. Ceux qui sont sur le terrain sont sûrement affectés, mais on peut envisager qu’ils agissent parce qu’ils sont sous l’emprise d’une autorité (et de contraintes extérieures certainement aussi, comme la crainte de perdre son emploi).
Les salariés qui donnent la mort aux animaux auraient donc, à un moment donné, ressenti de la douleur à le faire, mais ils l’auraient fait quand même sous la contrainte (même s’il s’agit d’une contrainte psychologique ou sociale). Pour arriver à passer à l’acte, le cerveau réagit : soit ces gens minimisent son importance, ce que l’on appelle la dissonance cognitive***, soit cela entraîne violence et dérives psychologiques.

Scandale en abattoir : plus d'1 milliard d'animaux tués chaque année en FranceScandale en abattoir : plus d'1 milliard d'animaux tués chaque année en France


Nous sommes tous un peu responsables

Alors, la faute à qui ?

Le gouvernement, les dirigeants, les salariés... Et nous, peut-être ? Ce n’est pas le consommateur qui abat les animaux, ce ne sont pas les dirigeants non plus. Si le consommateur ne donne pas explicitement l’ordre de tuer l’animal, c’est son besoin qui l’intime. L’offre et la demande.

Le pouvoir est entre nos mains. Si tous ne veulent pas arrêter définitivement leur consommation de viande, c’est tout de même leur comportement d’acheteur qui peut avoir un impact sur ce qui se produit en abattoir. Décider de s’insurger contre les actes de cruauté en abattoir passe forcément par l’assiette. Être outré c’est bien, montrer son désaccord par les actes c’est mieux.

Aujourd’hui, si cet article est informatif, il n’est pas neutre. J’ai un temps laissé mon objectivité pour exprimer un ressenti. Les choix alimentaires sont personnels et je n’ai pas à juger ceux qui n’ont pas fait les miens. Cependant, nous devons tous avoir conscience de notre impact dans cette chaîne.

Le désespoir a laissé place à la lassitude : au XIXe siècle déjà, Léon Tolstoï disait que « tant qu’il y aurait des abattoirs, il y aurait des guerres ». Un siècle et demi plus tard, nous n’avons toujours pas compris.




* Chiffres de 2011, source Le Monde
** Données du ministère de l'Agriculture
*** Note personnelle : la dissonance cognitive, c'est aussi ce qui nous pousse à penser que le problème ne vient pas de la mise à mort qui nous impliquerait et nous pousserait à revoir notre façon de fonctionner, mais d'une mauvaise façon de tuer, que l'on oppose donc à une bonne façon de tuer, qui serait plus acceptable (l'euthanasie, qui est un acte vétérinaire n'est pas comprise dans la réflexion).