Le mors est-il nécessaire et fait-il mal au cheval ? Réponses

Par Virginie Sowinski, le vendredi 22/06/2018 à 22h34

À quelques rares exceptions, le mors fait partie de l’équipement de base en équitation. Et pourquoi remettre en question cet accessoire utilisé depuis l’âge du Bronze ?  Les chercheurs ont commencé à se pencher sur le sujet il y a une petite vingtaine d’années. Et les résultats, concordants, ne sont pas à la faveur du mors.


C’est en 1999 que des chercheurs ont commencé à s’intéresser au mors (1), utilisé depuis des millénaires. Une étude préliminaire qui a ouvert la faille. En 2005, des scientifiques désireux de soulever les comportements de douleur du cheval ont noté l’absence de données existantes sur les « comportements anormaux liés au mors » (2). Il faudra ensuite attendre 2009 avant de voir la publication de deux études (3-4), concluant à la faveur du « sans mors » mais dont l’échantillon de test (2 chevaux dans l’une et 4 chevaux dans l’autre) restait trop restreint pour être significatif. C’est enfin en 2017, puis 2018 que la science se penche sur les comportements liés à la douleur que pouvait susciter le mors chez le cheval.

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Le mors, au mieux source de gêne, au pire de douleur


« La majorité des chevaux montre des comportements évidents d’aversion au mors qu’ils ont dans la bouche, allant de la gêne à la douleur vive » (5)

Une étude sur les comportements douloureux liés au mors, menée pendant 6 années, a été publiée en mars 2018 (6). Grâce au retour de 605 cavaliers, les chercheurs ont pu constituer un panel de 66 chevaux pour mener leurs travaux. Et si de précédentes recherches concernant les comportements liés à la douleur observés chez le cheval avaient déjà été publiées (7), elle est la première à s’intéresser spécifiquement à la réponse comportementale déclenchée par les stimuli du mors.   

Les scientifiques ont ainsi pu répertorier 69 comportements de douleur différents, allant des plus attendus au plus incongrus. Par exemple :

  • - Mordille le mors, bave, tire la langue ;
  • - Cheval sur l’œil, anxieux, nerveux, piaffe d’agacement quand il est monté, ne reste jamais immobile ;
  • - Oreilles en arrières, yeux larmoyants ;
  • - Cheval agressif envers ses congénères quand il est monté, envoie les dents.
  • - Cheval qui boite, qui trébuche ;
  • - Cheval agressif au moment de le seller ;
  • - Cheval qui se raidit, secoue nerveusement la queue en l’absence de mouches ;
  • - Etc.

72 % de ces comportements avaient d’ailleurs déjà été répertoriés comme étant des signaux de douleur (7).

Ces 69 comportements ont été observés à 1575 reprises lorsque les chevaux étaient montés avec un mors. Une fois le mors enlevé, les scientifiques ont noté 208 manifestations de douleur chez le cheval monté.

On observe donc une diminution moyenne des comportements négatifs de l’ordre de 87 % lorsque le cheval passe d’une bride avec mors à un équipement sans mors.

Par ailleurs, sur les 66 chevaux, 65 ont montré des signaux de douleur, entre 5 et 51 chacun, quand ils avaient un mors en bouche. Une fois passés sans mors, 61 chevaux ne montraient plus aucun des comportements liés à la douleur.

 « S’il était déjà connu que les chevaux pouvaient manifester quelques réticences au mors, le fait que tous les chevaux le fassent et que ces réticences soient si nombreuses n’avait jusqu’alors pas été mis en évidence. Pourtant, l’étude révèle qu’au moins 65 des 66 chevaux ont montré de l’hostilité face au mors et qu’ils ont utilisé 69 façons de montrer leur frustration, leur adaptation et leurs efforts pour éviter le mors », ont conclu W.R. Cook et M. Kibler, qui ont codirigé cette étude (6).

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Quel impact physique le mors a-t-il sur le cheval ?

Une étude menée sur les chevaux islandais de compétition a révélé que 43 % d’entre eux présentaient des ulcères de la bouche, la localisation et la gravité variant en fonction du type de mors employé. Ainsi, les mors à olives entraînent surtout des blessures à la commissure des lèvres, alors que les mors à branches (type pelham ou pessoa) provoquent de leur côté des atteintes parfois très sévères de la gencive, à l’espace interdentaire (8). C’est d’ailleurs à ce même endroit que l’on retrouve des excroissances osseuses sur l’os, des périostites. Une étude de 2011 a comparé les os mandibulaires de 66 chevaux domestiques et de 12 équidés sauvages (chevaux de Przewalski). 62 % des mandibules de chevaux domestiques présentaient des périostites et 61 % une atteinte de la dentine et de l’émail. (9)

Selon cette étude, 88 % des chevaux domestiques présenteraient soit l’une, soit les deux affections. Aucune n’a été observée sur les crânes des chevaux sauvages.

Une autre étude publiée en 2008 va dans le même sens en confirmant que l’ulcération sévère des tissus mous intrabuccaux et des lèvres présentaient une prévalence plus importante chez les chevaux montés que ceux qui ne l’étaient pas, et ce malgré un suivi régulier par un technicien dentaire équin (10).

Par ailleurs, les récepteurs situés sur les articulations de la mâchoire participent à la proprioception, l’orientation, l’équilibre, le spatial. L’entrave d’une rêne sur le mors peut gêner le cheval dans son équilibre, d’autant plus que le mouvement de la tête est synchronisé avec le mouvement des membres. Lors d’une modification de la démarche ou d’une boiterie, une atteinte des membres ou de l’articulation lombosacrée est souvent envisagée, mais le mors est une hypothèse désormais à ne pas négliger. Retirer le mors lors des exercices permettra de confirmer ou non le cas (11).

Enfin, des articles d’hypothèses supposent également que le mors pourrait être responsable d’asphyxies, notamment chez le cheval de course. En effet, le déplacement dorsal intermittent du voile du palais (DDIP) chez le cheval a pour l’instant une origine inconnue. Cependant, des chercheurs émettent l’hypothèse qu’une des causes possibles pourrait être l’action du mors, qui maintiendrait la bouche du cheval ouverte là où cet équidé respirerait naturellement exclusivement par le nez lorsqu’il est en exercice. Cela causerait une forme de dépression buccale avec appui sur le palais mou. Cette « pression atmosphérique » interne à la cavité buccale est avancée comme l’un des mécanismes de l’asphyxie naso-pharyngée (12)

Le mors agirait ainsi négativement sur quatre systèmes : les systèmes nerveux, musculo-squelettique, proprioceptif et respiratoire.


Monter sans mors est-il dangereux ?

Selon l’étude de 2018 (6), un équidé sur la défensive, imprévisible, peut simplement montrer des signes de douleur au-delà d’un trait psychologique. Dans ces mêmes recherches, 70 % des chevaux manifestent ces comportements lorsqu’ils sont montés avec un mors. Un cheval a même été jugé dangereux à la monte. Pourtant, ces comportements diminuent ou disparaissent lorsque le cheval est monté sans mors. Les cavaliers ont précisé qu’ils n’avaient pas plus de difficultés à contrôler leur cheval une fois la transition opérée, au contraire puisque les comportements indésirables avaient disparu.

Cette étude suppose qu’au moins un quart des comportements dus au mors fragilisent la sécurité du cheval et du cavalier. Ces données appuient l’hypothèse déjà émise selon laquelle la peur induite par le mors est la cause de nombreux accidents de cheval (13). Il est donc primordial d’envisager une cause physique aux problèmes comportementaux avant de prévoir une thérapie comportementale ou pire. Le mors est « une source potentielle d’inconfort énorme ». (15)

Une étude de 2013 conseille de retirer le mors pour « minimiser les risques et éviter une souffrance inutile ». (16)


Pendant des millénaires, nous n’avons pas remis en question le bien fondé du mors, que l’on pensait indispensable à la monte. Pourtant, il est loin d’être nécessaire à la relation du cheval et du cavalier. Le lien de confiance, la proximité de l’humain et de l’équidé ne peut se créer dans la souffrance : leur relation n’est optimale que lorsque les repères sont dépourvus de pression et de douleur (17).



Sources et références : 


  • (1) Cook, W.R. (1999) Pathophysiology of bit control in the horse. J. Equine. Vet. Sci. 19, 196-204.
  • (2) Ashley, F.H., Waterman-Pearson, A.E. and Whay, H.R. (2005) Behavioural assessment of pain in horses and donkeys: application to clinical practice and future studies. Equine Vet. J. 37, 565-575.
  • (3) Quick, J.S. and Warren-Smith, A.K. (2009) Preliminary investigations of horses’ (Equus caballus) indices to different bridles during foundation training. J. Vet. Behav. 4, 169-176.
  • (4) Cook, W.R. and Mills, D.S. (2009) Preliminary study of jointed snaffle vs. crossunder bitless bridles: Quantified comparison of behaviour in four horses. Equine Vet. J. 41, 827-830.
  • (5) Mellor, D.J. and Beausoleil, N.J. (2017) Equine welfare during exercise: an evaluation of breathing, breathlessness and bridles. Animals 7, 41.
  • (6) Cook, WR et Kibler, M. (2018), Behavioural assessment of pain in 66 horses, with and without a bit. Equine Vet Educ. . doi: 10.1111 / eve.12916
  • (7) Dyson, S. (2016) Evaluation of poor performance in competition horses: a musculoskeletal perspective. Part 1: clinical assessment. Equine Vet. Educ. 28, 284-293.
  • (8) Björnsdóttir, Frey, Kristjansson, Lundström (2014), Bit-related lesions in Icelandic competition horses, Acta Veterinaria Scandinavica, 10.1186/s13028-014-0040-8
  • (9) Cook, W. R. (2011), Damage by the bit to the equine interdental space and second lower premolar. Equine Veterinary Education, 23: 355-360. doi:10.1111/j.2042-3292.2010.00167.
  • (10) AnnaTell,Agneta Egenvall,Torbjörn Lundström,, Ove Wattle, The prevalence of oral ulceration in Swedish horses when ridden with bit and bridle and when unridden, The Veterinary Journal, Volume 178, Issue 3, December 2008, Pages 405-410
  • (11) Quick, J.S. and Warren-Smith, A.K. (2009) Preliminary investigations of horses’ (Equus caballus) indices to different bridles during foundation training. J. Vet. Behav. 4, 169-176.
  • (12) Cook, W. R. (2014), The horse's bit and negative pressure pulmonary oedema. Equine Veterinary Education, 26: 381-389. doi:10.1111/eve.12196
  • (13) Jahiel, J. (2014) Increase comfort, reduce risk: The Bit-free Bridle. Fall Newsletter, pp 5-12 of the Equestrian Medical Safety Association.
  • (14) Campbell, M.L.H. (2013) When does use become abuse in equestrian sport?. Equine Vet. Educ. 25, 489-492.
  • (15) McGreevy, P.D. and McLean, A.N. (2005) Behavioural problems with the ridden horse. Chapter 14. In: The Domestic Horse: The Origins, Development And Management Of Its Behavior, Eds. D.S. Mills, S.M. McDonnell, Cambridge University Press, Cambridge.
  • (16) Campbell, M.L.H. (2013) When does use become abuse in equestrian sport?. Equine Vet. Educ. 25, 489-492.
  • (17) Hanson, F.J. and Cook, W.R. (2015) The Bedouin bridle rediscovered: a welfare, safety and performance enhancer. The horseshoof.com, 60, 8.

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